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Publié par AntoineCarlierMontanari.over-blog.com

Giorgione boy

 Belle peinture d’un visage, l’homme en toute noblesse, avoir des visions pareilles, celles de Giorgione, c’est ériger l’homme et sa nature à l’universelle beauté. Ecrin de cheveux, en cascade et en boucles, bouclettes de noix qui bourgeonnent et qui en plusieurs degrés s’ouvrent comme un rideau de scène sur la foule. Là, la très discrète brillance sur la chevelure, presque transparente, comme le brouillard, propage sa présence en toute tranquillité. L’acte peut commencer, une pause, il se pose là, visiblement silencieux, sans orchestre et sans parole, aucune masse sonore qui ferait agiter ses lèvres et ses mains, à son rythme, pareil au mime qui mime la contemplation. L’homme, le jeune homme, attentif, regardant en face, me regardant, nous regardant, le miroir peut-être, calme et lumineux, prend son rôle au sérieux, celui du San Sébastien de Raphaël. Imitation,  une forme que je supporte, cette fois j’ai trouvé mon spectacle. Maintenant rien à demander de plus, je me fige, je m’imprègne. Ici le blanc de la peau, le blanc carmin, éclatant, laiteux, presque somnolent, illumine et règne seul, cette face demande beaucoup de délicatesse. Giorgione frotte la toile, la caresse, paralyse l’huile, retient la visqueuse pate et s’en va épaissir l’arrondit des joues et creuser les nervures du front et du nez. La matière doucement née par ces mouvements, miroite sa vigueur, se comporte comme une étoffe gonflée et convient adroitement de cacher les marques de sa naissance. Je veux toucher, voir transpirer et rougir la peau, je veux voir se déployer ses secrètes expressions, comme le Christ en souffrance de Gibson. Telle est la coutume de l’époque, peindre de si jolis visages, peindre leurs mains et leur regard, leur faisant prendre un air souvent plus grave, plus solennel, pieux parfois et toujours révérencieux et honorable. Ainsi est traité l’homme de ce temps tel que l’on sent en le regardant notre vie devenir fade, définitivement fade. La voilà donc la raison d’un tel portrait, quelle animation sur place, celle de la grâce, la grâce qui ravit les saints et les hommes de bonne volonté! Le signe qu’elle a commencé son travail est cette flèche entre les doigts, l’instant se forme, pareil à la plume de l’écrivain, la baguette du chef d’orchestre, le pinceau du peintre, l’homme agit, construit, édifie son âme. Noble est Giorgione à cet instant, avec quelle facilité il mesure l’homme !  Cela s’accomplit impeccablement, la plus merveilleuse des contemplations, ici se transfigure la chair et l’esprit ; on est en droit de se demander par quel miracle la création opère. Coller à la divine perfection, c’est cela la transformation, aller du bas vers le haut par la flèche du martyre, le choix de s’humilier et de mourir à soi, la mort de la chair et la montée de l’âme, sans trembler puisque cela vient de l’intérieur, de la partie la plus intime, la plus appliquée aux choses de l’invisible. Etat absolument hors de l’ordinaire, le jeune homme glisse comme un mystique, comme la Thérèse d’Avila du Bernin, ou comme le San Sébastien de Raphaël, dont on sentira et je le répète qu’il a été le modèle. Tout nous y conduit à cet état de finition, débranché du fini et de ses jouissances, possédé de l’amour de Dieu, son être tout entier frappé, mortifié, incendié, tout simplement confondu à sa promesse d’éternité. Une vision de pureté dont l’incroyable discipline abondamment expliquée dans « l’imitation à Jésus Christ » pourra seule en être la force motrice. Assomption, ascension, au tréfonds de l’être jaillit cette verticale, l’humilité dissout l’orgueil et le retour à soi, à l’homme, à toute volonté de puissance, Dieu reprend son temple, il le joint au cœur suprême des anges. Ainsi, Giorgione en grand imitateur, désigne aussi l’instrument comme vecteur de sainteté. Saisir pareil dénouement manifeste l’élan d’amour, celui du ciel, vers une compréhension totale du geste aimer. Oui, notre jeune homme porte à l’émotion mystique, religieuse, porte au divin, à l’ivresse de l’infini, c’est cela l’impression de l’invisible. Il forme là, du bout des doigts, une lucarne. Le coin le plus douloureux, le cœur, siège du sang et de la vie, par là que fut transpercé le côté du Christ. La pointe de la lance, celle de Longinus, Giorgione la désigne ainsi ou peut-être pas, étrange quand même cette mise en forme ! De même, le drap rouge, incroyablement rouge, trop saillant pour se faire oublier, rappelle évidemment celui du Christ, seul modèle de souffrance digne d’imitation pour le croyant. On y est, précipité, Giorgione incline son personnage vers la mort. Il se dévoile,  même le geste de sa main qui soustrait au corps l’étoffe écarlate, suggère une intention secrète, veut-il mettre à nu son cœur ? Toujours cette volupté, cette main qui prend, qui touche, qui tire doucement et tout cet ensemble qui vit déshabille la pensée. Aussi faut-il s’orienter vers ce geste, ce geste de foi, qui presque immanquablement fera sentir l’élan du dedans. Il s’ensuit que l’amour tel que le goûte l’âme pieuse, dont le désir est dans le ciel, progresse avec délice et fait goûter par avance les suavités célestes. Cette pause pleine de noblesse trouve aussi écho dans d’autres œuvres de Giorgione, le « chanteur passionné », « le portrait d’Antonio Broccardo » et « le berger à la flûte » dont on remarquera les mêmes traits du visage. Cette série souligne une unité exceptionnelle, qui fera apparaître la cohérente pensée du peintre, on ne se demande plus après quoi faire avec l’homme et son visage, il faut assurément l’imiter dans son infini. Le miracle est là donc, à qui sait les regarder, être avec eux, en eux puis ensemble, voltige alors les couleurs, les ombres, les clartés et le tracé qui décrit à merveille la stature humaine. Ces visages infiniment nobles posent délicatement, presque invisiblement, cette relation à l’infini, met en présence la foi et combine l’individu à la grâce. C’est la peur puis la haine qui déforme les traits, les rends nerveux, saillants, bruts et parfois grotesques alors que l’amour et la bonté feront apparaître, même pour le visage disgracieux, tout le contraire. Phénomène prodigieux, la beauté du dedans transcende celle du dehors, rendu évidente lorsque le pinceau du maître plonge dans l’individu, bouillonne avec son esprit et renvoie dans son regard toute cette substance. A quoi ensuite on ne peut plus échapper, enchainé, ravi de sentir la présence réelle de l’âme, l’expression du visage s’anime et toute la suite de sentiments qu’il peut entrainer, l’admiration surgit, stimule la nécessité de le contempler. Tout est là, j’insiste, Giorgione nous parle ainsi, il peut savourer son triomphe, mais voilà, comme je l’ai dit plus haut, Bernin est passé par là, sa transverbération de Thérèse d’Avila est remarquable, l’amour de Dieu est ici d’une grande lisibilité. L’ange qui tient la flèche, me semble-t-il, a cette part sensuelle, cette appartenance humaine plus que délectable que l’on trouve bien travaillée dans le jeune homme de Giorgione.  S’il était plutôt un ange ce jeune homme, l’ange qui nous regarde, qui nous regarde comme Gabriel qui regarde la Vierge.

Antoine Carlier Montanari

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