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Publié par Alighieridante.over-blog.com

 

 Nous avons déjà abordé le thème de la mort avec Bossuet et François Cheng (ici), pour ne citer que ces deux-là. Le premier l'a traité de manière spirituelle et le second de manière poétique tout en s'accordant sur l'idée que la mort est une étape vers une autre vie et non la fin de la vie. On demeure ici dans une connaissance transcendante qui permet d'alléger la charge négative qu'entraine l'idée de la mort lorsqu'elle siège en nous comme un souverain. Par contre, pour la pensée immanente, c'est à dire qui ne provient pas d'un principe extérieur par opposition à la pensée transcendante, le fait de la mort, nous dit Schopenhauer, est un complet anéantissement. L'esprit matérialiste est saisi d'une anxiété voire d'une terreur à la pensée de la cessation de l'existence. Non pas que le croyant en soit dépourvu, mais l'idée de la mort lui est moins pénible puisque la transcendance divine atténue en lui le sentiment de son obsolescence, lequel est en opposition avec l'intuition tenace de son immortalité. Schopenhauer parle de conscience claire de notre néant, de notre fragilité qui mène à la conscience claire de l'éternité et de notre immortalité. En ce sens l'homme qui ressent intimement son néant ressent le besoin de le transcender et de le dépasser, il perçoit le mouvement de son essence intime qui vit en lui comme cette aquosité homogène et informe qui dans l'œuf de l'oiseau est prête à revêtir, aussitôt que la température est atteinte, la forme complexe et spécifique de son espèce. L'homme est imprégné de cette idée impérissable du temps qui lui donne au fond la confiance qui lui permet de repousser l'angoisse de la mort. C'est à dire que l'homme a le sentiment d'être perpétuellement fixé au présent et qui de manière mystérieuse ne peut lui être ôté, comme si cela fut accordé de manière irrémédiable. L'intimité du présent est comme le métronome de la vie, elle séjourne au centre de la conscience et la dirige en la nourrissant du passé qui est l'expérience et de l'avenir qui est la projection. Ainsi, le présent en perpétuel mouvement nait et meurt à la fois, sans jamais s'arrêter jusqu'à ce que la mort vienne et déclare qu'il n'y a plus d'avenir. La mort est l'arbitre du temps perpétuel et individuel et seulement individuel, mais la vie, quant à elle, qui poursuit sa mesure universelle à travers l'espèce, offre à l'homme une sorte d'éternité que Schopenhauer qualifie de maigre consolation. 

 Par conséquent, la conscience de l'idée de la mort, qui nous est donné par la mort des autres, nous laisse penser que la conscience s'éteint avec la mort, comme avec le sommeil et l'évanouissement. Mais l'intuition nous fait sentir un tout autre genre d'existence qui surgit après la mort, parce que nous imaginons qu'une forme spirituelle du corps s'est évaporée dans ce que nous appelons communément l'au delà. Le phénomène de la mort a fait naître l'idée d'une part de la métempsycose, à savoir le passage de l'âme dans un autre corps, qui peut être également nommée la réincarnation et d'autre part la palingénésie, c'est à dire le retour à la vie, la renaissance ou la régénération à la manière du phénix qui renait de ses cendres. De ce point de vue, l'individu ne meurt pas vraiment, il subsiste d'une manière ou d'une autre. Avec le monothéisme, la mort est le transfert de l'âme vers un monde spirituel que Dante a immortalisé dans sa Divine Comédie. L'âme va vers sa demeure éternelle, elle va soit aux enfers, soit au paradis, elle peut également aller au purgatoire pour se purifier, mais cet état n'est que temporaire, les âmes qui y séjournent résident entre l'enfer et le paradis. 

 Il existe donc une connaissance immanente de la vie, c'est à dire une connaissance strictement naturelle et clinique issue de l'expérience, et une connaissance transcendante de la vie, c'est à dire une connaissance qui s'efforce de déterminer l'essence de la vie, elle perce l'écorce de l'objet observé et tente d'en extraire une signification plus profonde. L'introduction à la métaphysique d'Henri Bergson (ici) permettra d'approfondir ce type de connaissance. Quoi qu'il en soit l'athée ou le matérialiste se place dans une vision immanente de la vie, la mort est un retour au néant, un point c'est tout. Mais si l'on doit nuancer, un certain nombre d'entre eux, ne supportant pas la dure loi de la mort, se tournent vers le bouddhisme et ses disciplines dérivées de la métempsychose et de la palingénésie. Ils pratiquent la méditation et le yoga afin de rejoindre le grand tout qui est une manière de subsister au delà de leur propre finitude. De même, les matérialistes purs, les descendants directs du docteur Frankenstein, ont initié le projet de tuer la mort. En effet, l'entreprise Google, depuis septembre 2013, travaille à l'immortalité du corps à travers un projet secret nommé Calico. La mort est l'impuissance des matérialistes purs, l'idée glacée du néant les poussent à repousser les limites physiques. Le projet Calico traduit tout simplement cette peur panique engendrée par l'athéisme. Les moyens techniques leur permettent aujourd'hui de repousser les anciennes impossibilités, et au regard des progrès technologiques de ces dernières années, les possibilités de résoudre des problématiques ardues sont devenues bien réelles. Cette volonté de vivre si prégnante pour Schopenhauer est donc la même pour tous, elle pousse naturellement l'individu à satisfaire son besoin d'immortalité. Car la négation de cette immortalité est un aller simple vers le néant, lequel ne peut constituer une fin en soi car il réduit le sens de l'existence au seul coït qui permet la survie de l'espèce.

 C'est maigre, quand on a des projets à très long terme, si la vie est réduite à se fixer sur une femme pour obtenir d'elle une descendance, la volonté de vivre est alors subordonnée à la seule volonté de la descendance qui est libre à tout moment de défaire ce qui a été initié. Le coït est donc, nous dit Schopenhauer, le moyen par lequel le diable tire les ficelles qui nous remuent. Ce piège à con que les hommes ont nommé Eros, vampirise notre énergie pour que celle-ci ne se mue pas vers le sacré et le transcendant, lesquels pérennisent l'âme. Et Schopenhauer fait en quelque sorte l'éloge de la chasteté monastique chrétienne qui freine la croissance de la vie organique. Dans cet ordre, il y a donc une humanité de la chair et une humanité de l'âme. La première satisfait la survie de la vie terrestre et la seconde satisfait la pérennité de la vie spirituelle. En ce sens la première engendre les corps et la seconde enfante les âmes et quand vient à disparaître la seconde humanité, la première est donc vouée à perdre l'âme. L'esprit du monde c'est cela, c'est ôter au corps sa vivacité spirituelle qui pousse à mourir au monde pour s'élever au dessus du monde, lequel oscille entre la souffrance et l'ennui, et quand bien même certaines vies bénéficient des bienfaits accordés par le monde, elles sont peut-être des échecs irréparables au point de vue de la vérité.

 Mais il ne faut pas se tromper, pour Schopenhauer, l'éternité de l'âme qu'offre la religion est un apaisement pour l'individu face au désenchantement de l'existence puisque celle-ci ne cesse de se révéler dépourvue de finalité et de sens. La religion est une entreprise de consolation, Karl Marx parlait d'opium du peuple, car la question de Leibniz sur le pourquoi du comment est intrinsèquement étrangère à toute forme d'objectivation scientifique. Selon Schopenhauer la phénoménologie de la Révélation n'est pas objectivement rationnelle, la vie en tant que telle est une combinaison froide de conséquences phénoménologiques strictement observables et sans interprétation, imprégnation purement kantienne, peut-on dire. Il faut dire que Schopenhauer s'est initié au kantisme en 1810. Il ne reste donc plus pour Schopenhauer que l'expérience esthétique et plus particulièrement la contemplation esthétique pour apaiser les contraintes existentielles. En somme la vie ne vaut pas la peine d'être vécue et c'est pourquoi il reconnait dans la chasteté monacale non pas la vertu qu'apporte celle-ci pour l'âme mais sa régulation de la vie en ce qu'elle prive l'humanité d'existences en devenir qui seraient vouées à la souffrance. L'avortement est en ce sens une dialectique du néant de la vie. La doctrine chrétienne qui exclue la procréation et le plaisir sexuel conforte Schopenhauer dans l'idée que l'homme peut se libérer du Vouloir-vivre qui mène à l'angoisse existentielle. La vie est enlisée dans les instincts et les désirs, lesquels condamnent la vie à croître pour subir à nouveau les exigences de ces mêmes instincts et de ces mêmes désirs. C'est un perpétuel retour de la vie individuelle, un perpétuel retour de l'expérience de la souffrance et de l'angoisse individuelle, la mort n'est donc pour Schopenhauer qu'un néant libératoire. 

Antoine Carlier Montanari

 

 

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