Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Pages

Publié par Alighieridante.over-blog.com

 Le très croyant Herman Melville nous conte là une bien jolie petite histoire dont la morale est assez démonstrative de la notion de nécessité développée par Simone Weil. Tout commence avec cette critique acerbe de l’industrie, dont la lourde charge rappelle celle de Stendhal dans sa petite histoire contre les industriels (1). Foutu monde nous dira-t-il, inspirant peut-être le célèbre Céline dans son Voyage au bout de la nuit quand il écrit, Ce monde n’est je vous l’assure qu’une immense entreprise à se foutre du monde ! La coque lugubre de Charon, le passeur d’âme en enfer, est cette imagerie de l’industrie qui facilite la mort et l’assassinat. Le marxiste Michel Clouscard dira d’elle qu’elle fabrique la pollution, tout cela revient à dire que la pensée s’est accordée avec l’idée d’aliénation engendrée par le Capital. Ce serrage de vis immortalisé par Charlie Chaplin dans les temps modernes ne fait qu’enfoncer le clou, bien entendu cet assassin officiel (p12), selon les dires de Melville, s’est matérialisée dans cette locomotive qui en un instant a ôté la vie à son ami et à treize autres braves garçons (p12). Quelle foutu monde, pour Melville toute cette ferraille lancée à vive allure n’est qu’un démon de plus dans tout l’attirail de la modernité. La harcelant même le dimanche, au milieu de ses dévotions et qui, comme hystérique, ondule dans la campagne comme un fripon qui se serait échappé de prison. De là, le narrateur qui a quelques soucis avec un créancier, dont l’existence même est une représentation évidente de l’usure, a trouvé grâce au chant d’un coq. Mais pas n’importe quel coq, un coq de shangaï dont le cocorico, claironne comme une bénédiction. C’est là que tout commence, ce coq est comme le soleil de Simone Weil, il est l’image de Dieu. Ainsi chante-t-il dans toute la lande pour le plus grand bien de tous. Le narrateur, bien que curieux de le trouver pour l’honorer, découvre qu’il appartient à un certain Joyeux Musc. Cet homme singulier qui n’avait pour seule richesse que sa force de travail pour nourrir sa petite famille, déjà bien affligé par la pauvreté, et qui, dans sa jeunesse avait été un matelot, on tient là le lien avec Moby Dick, élevait amoureusement ce coq comme s’il était tout l’or du monde.  Et ce coq  illuminait la cabane, il en glorifiait la médiocrité (p53), il glorifiait même les voix, les accents de souffrance qui montaient derrière le paravent (p53). Là, précisément, Melville nous honore avant l’heure d’une morale Weilienne dont l’apogée se trouve exprimée dans cette docilité du Christ à la souffrance dont la croix est le passage obligé.  L’attitude de cette famille est comme cette crucifixion, elle est pareille à cette nature obéissante, qui, sous l’effet de la grâce, va produire une beauté incomparable comme le soleil sur le lys. Il semblait que le radieux plumage du coq fut leur soleil, nous dit Melville à la page 56, il nous chauffe le cœur, il chante quoi qu’il arrive ! Il chante quand tout est sombre. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! » Voilà ce qu’il chante continuellement, poursuit Joyeux Musc à la page 57.

 Sans doute que ce coq est l’image d’un Christ soleil, d’un Christ glorieux qui d’autant et sans pareil donnera bien du courage et de la joie à ceux qui ont pratiqué l’obéissance et l’humilité. Ce coq que le Christ avait mentionné à Pierre avant qu’il ne le trahisse par trois fois, seconde toujours le soleil quand décline à l’aube l’obscurité. Cette petite histoire en dit donc bien long sur l’auteur de Moby Dick, dont les vœux étaient certainement de faire comprendre, tout comme Simone Weil, la grâce divine.

Antoine Carlier Montanari

(1) Voir fiche de lecture du 17/09/2017

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article