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Publié par Alighieridante.over-blog.com

 S’il faut garder un livre, celui-là fera bien l’affaire. Pour ma part, l’essentiel y est dit, agréablement résumé dans un style très scolaire dont la simplicité traduit rapidement des notions complexes. A vrai dire nombre de docteurs de l’église et d’hommes de foi ont narré, avec beaucoup de sagesse, les grandeurs de la croix mais aucun n’a eu véritablement cette qualité d’intuition exprimée dans ces pages. Simone Weil, à ne pas confondre avec la politicienne qui a légalisée l’avortement en France, et qui, malgré sa popularité, ne peut tenir la comparaison, en qualité de pensée, avec celle dont je parle, nous conte cette vérité crucifiée dont la réalité est en tout point incomparable. Si le Christ sur la croix a enchaîné définitivement le mal, c’est parce que le crucifié est cette pureté qui ne peut pas être souillée et qui étant parfaitement pure ne peut nous renvoyer ce mal (p13). Si l’agneau divin concentre sur lui tout le mal au point de former la forme la plus sainte qu’est la croix, il enlève le péché présent sur terre en devenant un réceptacle capable de dissoudre tous les péchés de l’humanité. Cette mystérieuse transmutation permet également d’arrêter le mimétisme belliqueux déchiffré par René Girard. En effet, la loi du talion est ici entièrement annulée au profit d’une sagesse d’amour sublimée par la croix dont la logique est l’obéissance à la nécessité, mot sur lequel Simone Weil insiste pour traduire la pesanteur, laquelle constitue la loi mécanique universelle. Au regard de cette gravité qui gouverne le monde, l’énergie solaire demeure la seule puissance capable de vaincre la pesanteur (p16), et qui permet, au monde végétal, d’ailleurs entièrement obéissant, de le faire pousser verticalement de bas en haut (p16). Le soleil est donc l’image de la grâce qui sur l’âme obéissante comme le Christ sur la croix, l’élève malgré elle. Cette parfaite obéissante est le point majeur de la réflexion de Simone Weil,  dont le baptême par immersion en est la plus pure représentation. C’est se nier soi-même, c’est disparaître sous l’eau, (p90), ce mouvement ascendant désiré dans le baptême c’est demander à Dieu de garder cet état afin de remplir la condition demandé par le Christ : « Quiconque s’élèvera sera abaissé et quiconque s’abaissera sera élevé. » (1). Si la crucifixion du Christ en est le modèle (p27), elle nous permet, à son exemple de condamner à mort cette partie médiocre de nous-même qui se révolte pour ne pas mourir et qui contrairement à la plante se mentira à elle-même pour se détourner du soleil, de la grâce de Dieu. En pareil cas, l’orgueil est le sarcophage de l’âme qui incapable de supporter cette présence meurtrière de Dieu, cette brûlure, la même, tient donc, que Dolorès Prato (2), se réfugie derrière la chair et prend la chair comme écran (p29). Ce qu’est le démon en réalité, c’est l’appel de toutes ces choses qui leurrent l’âme, en lui faisant miroiter bien des joies, dont on sait intimement qu’elles ne sont que des faux paradis, et que la prise de conscience réelle nous infligerai d’accepter la croix comme seule porte du salut. Mais cette part de nous médiocre ne veut pas le savoir, on se ment donc afin de ne plus le savoir pour rendre la vie supportable (p12).

 Dans sa lettre à Joë Bousquet (3), Simone Weil parle de la guerre, en quelques lignes elle rejoint l’analyse d’Ernst Jünger, c’est l’unité des contraire, c’est la plénitude de la connaissance du réelle, dit-elle (p41).  C’est un moyen fort de penser le malheur, on le porte dans la chair comme un clou enfoncé aussi douloureusement que ceux du Christ. On rejoint-là le lieu fixe de la croix, Simone Weil rapporte-là, au poète français blessé sur le champ de bataille, un moyen infaillible de transfigurer sa propre souffrance. Elle lui demande d’introduire en lui une autorité extérieure et divine, et qui, comme une hostie faite d’une farine au trois quarts pourrie, n’en demeure pas moins parfaitement pure; le mal n’a aucune emprise malgré la dégradation causée par la souffrance. Sa rencontre avec le Christ, dans un moment d’intense douleur physique (p48), a irrésistiblement poussée Simone Weil dans le Christ Croix.  

 On comprend alors pourquoi le philosophe Gombrowicz défini La pesanteur et la Grâce de Simone Weil comme la somme de tous les genres de morale en vigueur dans l’Europe moderne : la morale catholique, marxiste, existentialiste (4). Ce qu’il en dira ensuite appartient à la louange, on peut honnêtement dire que Weil l’a mené à Dieu, son Dieu. Pour Gombrowicz, effectivement, ce Dieu de souffrance est un miroir parfaitement poli de son propre état de santé. C’est pourquoi cette nouvelle complicité intellectuelle lui permet de plébisciter l’amour du Dieu catholique dont le noyau moral transfigure la souffrance, la sienne dans une métaphysique du concret. Si donc la Croix est notre unique espoir (p68), le Christ, modèle de docilité, est comme ce lys dont la beauté surpasse bien celle de riches étoffes. Quand la beauté obéit à l’homme elle n’est jamais aussi belle que quand elle obéit à Dieu (p72). Cette obéissance de la nature produit une beauté incomparable, car c’est l’amour de Dieu pour Dieu qui passe à travers elle (p76). Ce spectacle de la docilité est l’amour du Christ pour les hommes dont la Croix est le passage obligé. Le Christ dans l’âme d’un malheureux obéissant à la Croix, c’est le Christ dans une Hostie consacrée. Le Christ est seul capable de changer la chair putréfiée en miracle de vie.

 On passe donc à côté de tout si on passe à côté de la Croix du Christ, une constatation qui  est malheureusement déjà vérifiée  au temps de Simone Weil. Cette séparation de la religion et de la vie sociale (p103), affirmée par la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l’état, a ôté la finalité pour laisser place à l’unique nécessité. Finalement, l’humanité sur la croix est devenue comme le mauvais larron, qui, incapable de comprendre la finalité, souffre inutilement (p107).

Antoine Carlier Montanari

 

(1) Luc 14 :11, Matthieu 23 :12, Luc 18 :14 

(2) Dolorès Prato, Brûlure, voir fiche de lecture du 15/10/2017

(3) Poète et écrivain français

(4 )Wintold Gombrowicz,  Cours de philosophie en six heures un quart, Ed. Rivages poche/Petite bibliothèque, p31 et 32.

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