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Publié par Alighieridante.over-blog.com

 La fresque se lit de gauche à droite, en trois panneaux, le premier panneau illustre la jeunesse, le deuxième panneau l’âge adulte et enfin, le troisième panneau, la vieillesse. Dans cet ordre on peut y voir une allégorie de l’énigme du Sphinx posée à Œdipe : « Quel être, pourvu d’une seule voix, a d’abord quatre jambes le matin, puis deux jambes le midi, et trois jambes le soir? ». La réponse est bien évidemment « l’homme ». Pour être plus précis, le peintre a fidèlement repris un indice donné par le sphinx, « pourvu d’une seule voix ».  Cet indice est effectivement  représenté par le pierrot à la grenouille rouge, il est le seul à ouvrir la bouche comme pour chanter ou s'exclamer.

 Ainsi, le premier panneau, à gauche, exprime le début de l’existence, l’enfance, c'est l'aube, le soleil levant, c’est là qu’en pleine lumière, parade, du plus jeune au moins jeune, 4 enfants. Il est d’ailleurs intéressant de noter ici que le peintre a représenté les enfants à différents âges, dans l’ordre chronologique, à la manière de la représentation schématique de la transition dite évolutionniste du singe à l’homme. Sur ce panneau, le peintre s’appuie à la fois sur la clarté du jour et la blancheur de la toile de la tente pour souligner la vivacité qui caractérise si souvent la jeunesse. Quoi que les quatre enfants semblent bien plus sages qu’enthousiastes, il n’en demeure pas moins qu’au regard du jeune garçon affaissé sur la poutre en bois, Fernand Pélez nous laisse à penser que leur rôle dans ce spectacle fut éprouvant. Cette fatigue nous suggère que le spectacle se poursuit plus loin. Passons donc maintenant au panneau central, trois adultes y figurent en tenu clownesque, c'est l'âge de la maturité.  Le peintre peint ici, non pas sans ironie, le caractère balzacien de la vie, la comédie humaine. Condition dantesque également, le singe perché sur la droite nous rappellera la présence du diable dans cette affaire-là. Effectivement le singe est bien connu pour son don d’imitation, sa bouffonnerie et ses grimaces. Dans l’iconographie chrétienne il incarne le vice et la dégradation, le cirque en est également l’expression, c’est l’image burlesque du monde, elle est censée faire rire les spectateurs. Le rire est généralement l’apanage du fou, nous dit Baudelaire, intimement lié à l’accident d’une chute ancienne, à savoir le péché originel. Ce qui suffirait pour démontrer que le comique est un des plus clairs signes sataniques de l’homme et un des nombreux pépins contenus dans la pomme symbolique. Il est à noter ici que les deux perroquets perchés au-dessus des enfants, à l’opposé du singe, symbolisent la pureté et l’innocence. Dans la peinture classique il est associé à l’image du Christ et de la Vierge Marie qui ne pouvaient être contaminés par le péché. Fernand Pelez, en juxtaposant ainsi le perroquet à l’enfance, rappelle judicieusement cette phrase du Christ, si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. L’âge adulte va donc mettre un terme à cette innocence et comme on vient de le voir, cette perte va se manifester de manière particulière dans le rire et la moquerie. Non pas que les enfants soient dénués des attraits moqueurs, mais n’ayant pas l’âge de raison il leur ait épargné les responsabilités de cette pulsion sauvage. Il va sans dire que ce degré d’affaissement peut-être ici symbolisé par le pied droit du pierrot qui est posé sur une des planches inférieures de l’escalier de bois, signe d’une descente, d’une chute ou d’un affaissement.  D’ailleurs le nain au faciès austère, assis juste aux pieds du pierrot, est perçu inconsciemment comme une erreur de la nature, une difformité, il peut être assimilé à un démon. Sur la toile il est représenté à la jointure entre le panneau dédié à l’enfance et celui attribué à l’âge adulte. Il est justement à la frontière entre le monde de l’enfance et celui de la maturité, le nain est à la fois enfant par la taille, et homme par son âge. En effet la petite taille d’un nain est un signe marquant faisant ressurgir chez le spectateur la mesure de sa grandeur et de sa supériorité, l’expression la plus significative de l’individu orgueilleux. C’est l’école satanique, rire de l’autre ainsi est d’autant plus agréable au diable que le malheur d’autrui prive le cœur de compassion. On dit même que le Christ n’a jamais ri. Ainsi, si les animaux les plus comiques sont les plus sérieux nous dit Baudelaire, à savoir les singes et les perroquets, parce que de toutes les espèces ils sont certainement les plus mimétiques aux hommes. D’ailleurs le singe assis et habillé sur la poutre témoigne de ce mimétisme. Fernand Pelez semble donc user ici de la symbolique animale,  la grenouille rouge imprimée sur l’habit blanc du pierrot peut évoquer précisément ce passage de l’Apocalypse, Et je vis sortir de la bouche du dragon, et de la bouche de la bête, et de la bouche du faux prophète, trois esprits impurs, semblables à des grenouilles (3). Ces trois esprits peuvent être ici incarnés dans le nain, le pierrot et l’homme au chapeau, et avec un peu d’imagination on peut apparenter l’ouverture rouge, juste derrière ces trois personnages à la gueule ouverte du dragon. Relativement l’allusion portée plus haut à la Divine Comédie de Dante peut nous donner le droit de tisser la relation à l’enfer, et si le comique demeure une certaine expression de notre orgueil, il nous condamne à l’enfer si l’on y prend garde. La vision de Fernand Pélez ranime avec subtilité l’expression des fins dernières. Le troisième et dernier panneau, à droite, illustré par trois vieillards assis dans la pénombre, tenant entre leurs mains des instruments à vent, comparables aux trompettes de l’apocalypse, caractérise le crépuscule de la vie, la conclusion de l’existence, la mort et le jugement final ou le jugement dernier. Cette scène est d’un ton triste, assis dans la pénombre, habillés d’ocres et de gris, presque affaissés, les trois vieillards tiennent avec lassitude leurs instruments de musique. Comme Dante et Balzac, Fernand Pelez ironise sur la condition humaine.

 Sa fresque est en fait une caricature de l’existence dont on devine toute la tragédie exprimée dans le regard des enfants. Il est à noter que pour souligner cette tragi-comédie, la représentation des animaux fait ici allusion au spectacle qu’offre le zoo. En effet la comédie humaine est une sorte de parc animalier qui depuis les fables de Jean de La Fontaine offre véritablement le moyen de se voir tel que l’on est réellement quand on est séparé de la grâce. L’absence de public sur la toile, nous met effectivement dans la position de celle du spectateur. Il nous appartient donc de comprendre au travers de cette vision théâtrale la situation morale qui est la nôtre.

 Il n’est pas dit si le peintre en peignant cette scène ne s’est pas comporté comme le Sphinx devant Œdipe. Si l’énigme posée par l’artiste est de la même teneur que celle du monstre à la figure humaine, on peut certainement affirmer qu’en regardant sa toile, l’homme sait se comporter tour à tour humain et animal.

Antoine Carlier Montanari

 

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