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Publié par Alighieridante.over-blog.com

 Un pavé de près de 1100 pages qui forme une synthèse littéraire de la grande guerre. L’éditeur a réuni quatre grands romans, français et allemands, pour constituer en quelque sorte une riche illustration afin de célébrer le centenaire de la première guerre mondiale.

 Les Croix de bois de Roland Dorgelès baptisent donc l’ouvrage, dans cette histoire l’instinct de nutrition prend ici toute sa place, en effet tout semble tourner autour de la nourriture, à chaque page on parle de sardines, de boites de conserves, de ripaille et de bouffe comme si la chose était, pour ces poilus, leur seul moment de grâce. L’immersion dans les tranchées a de quoi faire réfléchir, on comprend alors pourquoi il est défendu de parler de la guerre pendant les repas (p98). Tous ces soldats qui en ayant donné leur vie, et qui ayant abandonné toute ambition personnelle, devraient inévitablement être au centre de l’attention des nouvelles générations, qui bien que profitant de la paix obtenu par l’impôts du sang de ces braves, se comportent comme des ingrats et des enfants gâtés que des parents encore plus fautifs ont omis de corriger par respect pour tous ces morts. Quoi qu’il en soit, la lecture de ce livre permettra de garder l’humilité tant les guerres d’aujourd’hui se multiplient et qu’elles risquent d’embraser le monde entier. Il y a pourtant une morale dans le roman de Dorgelès, les croix de bois sont évidemment un écho au Christ mort sur la croix. Outre le chapitre sur le mont calvaire, l’on comprend assez rapidement que l’auteur nous offre là une grille de lecture religieuse, le chapitre Notre-Dame des Biffins est très clair : « Sauvez, sauvez la France, Au nom du Sacré Cœur… » (p137). L’autre chapitre, Dans le jardin des morts, est une résonance de l’épisode de Gethsémani où le Christ débuta sa Passion. De ces quatre romans, celui de Dorgelès est évidemment le plus religieux, celui de Ernst Jünger, Orage d’Acier, le second roman du livre, est quant à lui porté sur l’aspect clinique de la guerre. A la manière de Dante dans la Divine comédie, l’auteur allemand nous plonge dans l’enfer des tranchées avec cette ironie toute prussienne, Cette rotation de la masse sombre, au fond du chaudron fumant et rougeoyant, ouvrit durant une seconde, comme la vision d’un cauchemar infernal, le plus profond abîme de l’épouvante. (p465). Pour Jünger la guerre est un spectacle de Jugement dernier (p489), puis plus tard, il dira, que la guerre est loi de nature(1). L’auteur allemand a soumis la guerre à une critique rigoureuse, de ce point de vue son analyse rigoureuse et froide sera sans concession envers les pacifistes, de toute évidence l’expérience de la guerre lui a mis les points sur les « i ».  S’ensuit alors, dans l’ordre choisi par l’éditeur, A l’ouest rien de nouveau d’Erick Maria Remarque. Ce dernier a une approche beaucoup plus sensible de la guerre, il s’attarde quelque peu sur les hôpitaux catholiques et leurs bonnes sœurs dont il vante leur qualité (p699), et c’est là, nous dit-il, l’endroit  qui nous montre bien ce qu’est la guerre (p708). Il constatera, comme Gabriel Chevallier, que la peur de la mort est la plus forte (p539). Son homologue français titrera d’ailleurs son livre, La peur. Ce quatrième roman vient donc conclure l’histoire de la grande guerre dont au passage on trouvera fort jouissif les quelques tirades de l’auteur sur la femme (3), qui nous rappelleront avec beaucoup plus d’humour celles écrites par Georg Simmel et Otto Weininger. Cela étant dit, Gabriel Chevallier évoque l’automutilation et le suicide chez certains combattants afin d’éviter une mort atroce (p881). Les quelques mots sur le sujet nous rappellent que la guerre est une véritable industrie de la peur, on se méprendrait totalement, à l’heure des spectacles immersifs, de sous-estimer l’impact psychologique que peut engendrer la guerre moderne. Certes la volonté de vivre est telle que parfois la peur se transforme en haine et en désir de tuer (p938). Indéniablement la guerre est une expérience intérieure dévastatrice qui déchiquète l’âme avec la même facilité que la lame froide et aiguisée d’un couteau dans la chair.

 Comme notre époque a réduit, du moins dans les pays développés, la guerre à un spectacle, les consciences ne se rendent plus vraiment compte du raffinement croissant que procure la guerre chez certains hommes. Certains individus ont des marqueurs polémogènes assez prononcés, de sorte que la violence est un moyen ordinaire de s’exprimer comme pourrait l’être la peinture pour un artiste. L’art de la guerre a donc été élaboré par des hommes, qui, pour eux, tué, tient d’avantage d’une discipline que d’un devoir.

Antoine Carlier Montanari

 

1. La guerre comme expérience intérieure, Ernst Jünger

2. La guerre comme expérience intérieure, Ernst Jünger

3. (p 825, 826, 838, 839 et 860)

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