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Publié par Alighieridante.over-blog.com

                 

 En examinant précisément la disposition presque savante pour ne pas dire scientifique du décor, je parle ici de la scène des retrouvailles entre le Duc de Nemours et la princesse de Clèves, dont je dirais qu'à elle seule elle permet de souligner les sentiments profonds et les désirs qui dirigent à la fois la princesse de Clèves et le duc de Nemours, on pourra exposer la manière dont Jean Delannoy a fait corréler son environnement avec ses personnages. On peut dire, avec un œil très attentif, dès l'entrée du duc dans la pièce où l'attend Madame de Clèves, que toute cette scène sera soumise à une stricte logique. La composition théâtrale servira ici à exprimer la condition morale de chacun des deux personnages. L'enchaînement des plans sera déterminé pour expliquer de manière invisible les pulsions amoureuses des deux amants. Le premier plan nous introduit dans la pièce avec le Duc de Nemours, il faut dire que dans la scène précédente, la montée de l'escalier en colimaçon accompagné du vidame de Chartres, préfigure l'intimité sexuelle, la rencontre des deux sexes, c'est l'introduction de l'homme dans la femme. Le duc de Nemours pénètre donc dans la salle, les colonnes qui forment un péristyle en demi-lune apparaissent tout d'abord dans le plan, le réalisateur s'attarde surtout sur l'expression phallique des colonnes. La logique est convenue, le duc de Nemours amène à les voir pour déterminer son orientation sensuelle, la tension sexuelle est ainsi augmentée et assurément affirme la prédominance de ce désir sur les autres passions. La colonnade devient ainsi un élément de persuasion suffisamment subtil pour dessiner inconsciemment l'acte amoureux. Cette entrée en matière réussie facilement à introniser la masculinité au cœur de la salle. Il ne serait nullement exagéré de dire que ce processus, qui par bien des aspects emprunte à la psychanalyse bien des manières, est exclusivement préoccupé par la question sexuelle, cependant au-delà de la vision concupiscente de la chose, il sert à déterminer d'autres appétences toutes aussi caractéristiques des comportements naturels. Ainsi le duc de Nemours, fort de son charme, songe surtout à lui-même contrairement à Madame de Clèves qui sera dérogé à la règle pour satisfaire la vertu. Les convictions de chacun vont donc être ici soulignées aux moyens d'artifices décoratifs pour matérialiser les sentiments des protagonistes en place. Quand finalement le duc de Nemours s'approche de Madame de Clèves, celle-ci, portant le deuil de son défunt mari, de dos, est face à une vaste cheminée dont le feu s'agite vigoureusement. Le choix de cette cheminée est on ne peut plus judicieux, c'est l'élément vaginal excité, le feu ne fait que révéler l'embrasement des désirs charnels de la princesse. L'intention est clair, le désir peut entraîner le péché, et qui si l'individu ne s'en prémuni pas, peut le condamner à la damnation. Cette autre lecture du feu dans la cheminée, à savoir les flammes de l'enfer, nous plonge dans la morale chrétienne. Madame de Clèves, cherche-t-elle à éviter de perdre son âme, rien ne nous le dit, du moins le réalisateur entend faire correspondre le feu de la cheminée avec la tenue noire du deuil que porte la veuve. C'est peut-être là l'expression de la malédiction qui a poussé son mari à la mort. L'amour de la créature l'a aveuglé, Il n'en est que plus tourmenté au point d'abandonner tout désir de vivre. S'il avait voulu échapper à la mort, la foi lui aurait commandé la dévotion en Dieu, ce ne fut pas le cas. Ainsi, auréolé d'un grand amour pour sa femme, il va malgré tout vérifier la lettre de saint Paul Apôtre aux romains: " et la chair tend vers la mort, mais l'Esprit tend vers la vie et la paix.». Madame de Clèves, pourtant à l’origine de ce drame, nourrira obscurément les mêmes sentiments que son mari, son deuil préfigure déjà sa propre mort, dont la scène finale rappellera étrangement le sommeil de la belle au bois dormant. Mais ici il n'y aura aucune intervention miraculeuse comme dans célèbre conte. Le duc de Nemours ne pourra malheureusement offrir à sa bien-aimée un baiser salvateur, celle-ci refusera définitivement ses avances et s'en ira par la petite porte par où est entré le duc. Mais avant de partir, il y a un plan (voir photo), où le duc de Nemours, de par sa gestuelle, lie de manière corporelle la princesse de Clèves à la colonne, il l’a supplie en quelque sorte de succomber à son désir. Cette mise en scène est d’une subtilité redoutable et renouvelle de manière formelle l’élégance du geste dans le cinéma. Mais la princesse se refuse et en fermant la porte au nez de son amant, elle exclut définitivement toute relation charnelle avec lui. On ne peut pas ignorer qu'ici que la porte fermée est l'image de la chasteté féminine. De même qu'ouvrir la fenêtre ouvre sur le monde, fermer les volets ou les rideaux c'est se couper du monde. Quant au duc, dépité, se penche nonchalamment sur l'une des colonnes, Jean Delannoy, n’offense personne ici en dessinant l’onanisme masculin, il exprime la solitude affective dans laquelle il se retrouve. Son amour s’en va, et quoique son bonheur fusse offensé il devra prendre en main son propre plaisir.

Antoine Carlier Montanari

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