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Publié par Alighieridante.over-blog.com

        

 Que révèle cette histoire, le thème est doucement introduit, discrètement, une silhouette apparaît dans la lumière. L'ombre présente approche tranquillement et calmement, un officier allemand monte un cheval blanc. La même blancheur que le grand cétacé de Melville, envoûtante, dont la signification rappelle la blancheur du linceul, du froid, de la lune, c'est la blancheur de la mort, du deuil, des nuits blanches et des corps pâles et cadavériques. Cette blancheur nocturne et fantomatique, associée à la clarté glaciale du matin, présage de la mort. La blancheur du cheval apparaît alors au milieu d'un tas de carcasses de chars, une vision biblique, celle des cavaliers de l'apocalypse. D'autre part et comme nous le laisse présager la fin, le cheval a traversé indemne le pays des morts, du froid et de la boue, il revient pour manifester l'indispensable renaissance. Toutefois, le cavalier est l'expression du chevalier en armure. David Ayer, le réalisateur, rénove le thème et le réhabilite d'une manière inhabituelle. Cette filiation est à peine déguisée, à vrai dire elle surgit à l'endroit où on ne l'attend peut-être pas, le char devient la figure symbolique du chevalier. Ce n'est pas seulement fixé en surface, l'élément mécanique qui révèle ici la forme expressive de l'armure et de la lance, le blindage et le canon, devient sous ce double habit l'allégorie des valeurs associées aux chevaliers. Les nobles sentiments tels que la bravoure, l'honneur, la foi, la piété, la courtoisie, l'adoubement et la fraternité vont surgir de manière évidente tout au long du récit. Cette véritable tradition, à l'époque où le terrorisme et les guerres sales masquent la véritable valeur du soldat, permet de réfléchir au véritable sens de l'engagement dans le combat. La guerre justement, qui va permettre ici d'évoquer toutes ces qualités, va également réveiller la véritable nature des âmes qui y sont engagées. L'Allemagne nazie, cette force cruelle et incontrôlable, représentera cette bête cauchemardesque et apocalyptique que l'on retrouve dans les grandes histoires et les grands cycles légendaires de la chevalerie. Elle, cette bête, associée au feu et au dragon, l'ennemi par excellence du chevalier, éveille suffisamment l'horreur, car jamais une armée ne fut aussi terrifiante et cruelle. Cette vision consomme le mythe et prolonge son existence en montrant la permanence héroïque du héros, mimétique et instructif, lequel, brave, ira naturellement au sacrifice, le sacrifice chrétien. C'est là que demeure réellement la véritable essence du chevalier, dans sa foi et sa piété. Sans elles il n'y a pas de positionnement moral suffisamment solide, c'est dans ces seules forces que demeure l'héritage historique, la croix, le sang versé et le sacrifice. Le modèle idéal pour tout combattant, la mort comme porte de salut. Et celui que l'on surnomme "Bible", le prêcheur, l'homme de foi, va incarner cette trame religieuse, il maintient l'état spirituel du petit groupe qui forme l'équipage du char. Voilà une manœuvre qui permet au réalisateur d'incrémenter la foi dans le récit et puisqu'il en est l'auteur, cela authentifie ses intentions. L'édifice moral est donc planté, toutes les autres qualités évoquées plus haut vont pouvoir allègrement s'affirmer afin de contribuer efficacement à l'édification chevaleresque des héros. Norman, le jeune soldat, va inaugurer l'adoubement. Le nouveau venu sera consacré par l'épreuve du sang. Le groupe finira par l'adopter, Don, joué par Brad Pitt, le chef, le baptisera lui même "machine". "Livre d'Isaïe, chapitre 6", dit Don à "Bible" lorsqu'il à prononcé les quelques versets concernés. "C'est exactement ça", répond ce dernier à Don. Il faut bien regarder la scène dans le char, avant l’assaut final, si au moyen-âge, l'homme est consacré chevalier par le roi au cours d'une cérémonie, ici le cérémonial consistera dans le partage d'une gorgée d'alcool, soulignons par ailleurs que cette scène est un calque de la sainte scène, le Christ partageant le pain et le vin avant sa Sainte Passion. Quelques secondes plus tard Norman ferme les yeux comme pour prier tandis qu'un trait de lumière éclabousse son front, le baptême est accompli. Le parallèle est donc tissé, indéniablement le lien avec le sacré est respecté, le spectateur sait à ce moment-là que le sacrifice est proche. Cette lucidité spirituelle des personnages, amplifiée comme on vient de le voir par le sens du divin, montre que le mimétisme chrétien décuple le sens du devoir. La bravoure, l'honneur et la fraternité sont donc maintenant bien présents, les cinq camarades , pareils à des mineurs revenant d'un coup de grisou, en offre l'image véritable. En somme, l'exemple de Don, va également fixer le plus haut degrés, ici bas, de la courtoisie chez le soldat. Cela va se vérifier au moment de la confrontation avec les deux femmes allemandes. Au goût de cette époque, les historiens ont notamment montré les effets pervers de la victoire des alliés sur la nation allemande, viols, tueries, vols, saccages et autres troubles provoqués par la nature humaine. Or, au moment de cette confrontation, Don va faire preuve d'une grande dignité, la retenue et l'élégance de son comportement va même apaiser la situation. En sorte qu'à voir cette belle disposition d'esprit, dont la réprimande de ses compagnons n'y pourra rien, Don apparaît encore plus éclatant, plus noble. Mais si en réalité il a fait souvent preuve de dureté et parfois même de méchanceté, la boue et le sang en ont été les seuls témoins. Cette dualité est une proportion attendue chez le chevalier, celui-ci n'est pas exempt de défauts, derrière sa soif de justice se cachent quelques irrégularités de caractères, l'impatience, la colère et la brutalité. Cependant Don ne s'en prend pas aux faibles, aux femmes ici, il ignore la lâcheté et se pare d'une vertu peu commune en ce temps. Bien qu'animé d'une âme véhémente, sa charité et son savoir vivre l'anoblisse en cette circonstance, l'amour chevaleresque est donc clairement exprimé, l'amour courtois plus précisément Il relie la force à l'amour et apprend à Norman comment doit s'exprimer la virilité. Avec un réel sens de l'honneur, Don apprivoise sa violence, le blanc cheval qui représente l'instinct soumis, dépassé, sublimé, est, selon l'initiation chevaleresque, la monture privilégiée de la quête spirituelle.(1). Au tout début du film, Don libère le blanc cheval de son noir coursier, c'est l'annonce de la victoire du bien sur le mal mais également la défaite des désirs sur l'innocence. C'est la nuit qui conduit au jour, le cheval est dépossédé de son démon, et s'en détourne pour s'élever en pleine lumière, il cesse alors d'être aveugle. A ces égards, ce char bien pourvu symbolisera leur tombeau, hormis Norman qui s'en sortira par une petite trappe. L'image est ici l'expression de l'âme quittant le corps au moment de la mort, l'homme est rétablit dans sa dimension spirituelle et religieuse. Pour ainsi dire, tandis que Norman va retourner chez lui, ceux qui sont morts vont finalement retourner à leur vrai demeure, celle du Père, Don et "Bible" vont le confirmer juste un peu avant de mourir: "Si un homme aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui; car tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair et celle des yeux et l'orgueil de la vie ne vient pas du Père mais vient du monde. Le monde et ses convoitises passent mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement." (2)

Antoine Carlier Montanari

 

(1) Le livre des symboles

(2) Bible, 1 Jean 2:16

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