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Publié par Alighieridante.over-blog.com

 

 L'histoire de ce film montre comment une jeune femme s'applique à sa vengeance, rien d'ailleurs ne viendra jamais l'affaiblir. C'est l'introduction du film qui va préfigurer la fin, regardez la bien, un lien est tissé entre le fait de couper la viande et le fait de jouer du piano. L'enchevètrement des scènes ne comportent aucun déséquilibre, chacune navigue au rythme des notes et la quiétude avec laquelle le morceau accompagne le doigté du boucher intervient comme un trouble. Comment deux choses si distinctes peuvent-elles se rejoindre? L'art et la boucherie, on pourrait évoquer ces tableaux si célèbre de Rembrandt, de Chagall et de Soutine et de tenter d'expliquer comment l'art peut magnifier ou rendre au mythe quelque chose qui en apparence est laide ou banale. La boucherie est l'acte de découper la viande, la viande d'un animal suspendu comme un corps martyrisé. Nous ne restons pas moins des carnivores qui organisons et planifions savamment la mort de ceux que l'on va manger. Cette organisation parait même, aujourd'hui, si naturelle, si propre, que personne ne songe à l'animal en mangeant sa viande, un cannibalisme civilisé qui adoucit l'acte de tuer. On comprend alors où veut en venir le réalisateur, tout comme le peintre il va déterminer la boucherie comme un art, l'art de tuer, de tuer le corps, de tuer l'esprit. On peut se poser des questions sur cet effroyable état de l'esprit qui prospère si facilement et qui entraîne l'âme comme une mauvaise habitude. Cette décadence est souvent une mesure qui conquiert le coeur avec une effrayante efficacité puis comme un orage qui balaye une région, elle contamine tout l'être pour en devenir son seul maître. D'ailleurs l'âme lui est obéissante, ce principe d'autorité parvient même à convaincre de sa légitimité, comme une sorte de justice. La jeune Déborah François va feindre l'amitié et même l'amour pour entrainer Catherine Frot vers un abîme d'impuissance. Cette impuissance qui brise bien souvent les âmes, entraine bien souvent les hommes et les femmes qui en sont atteinds dans un tel désespoir qu'elles finissent par s'en prendre à leur propre vie. Mais comment en arriver là, Déborah va déterminer sa relation avec Catherine et consacrer pleinement toute son attention à sa réalisation, l'essentiel sera de se faire passer pour ce qu'elle n'est pas. Elle va alors s'appliquer méthodiquement à la réalisation de son plan, de la même manière que le compositeur ou que le peintre à celle de son oeuvre. C'est là la clé du film, la parabole des talents ou comment un être qui possède un don le fait ou ne le fait pas fructifier. Si l'on observe attentivement les deux femmes, chacune d'elles a des dispositions pour le piano, mais l'une, Catherine, je préfère ici citer le nom réel des actrices, n'a pas trouvée inconvenant de signer un autographe en pleine audition de la jeune Déborah. Cette inconvenance sera le point de départ de toute l'histoire, Déborah au lieu de s'en remettre, s'appliquera autant qu'elle le peut à une autre oeuvre, celle de sa vengeance. C'est une manière délicate de voir à l'oeuvre la destruction, d'une méchanceté courtoise, préparée et raffinée, qui va ronger sa proie comme un virus dans un corps. Cette ruine, cet engrenage perfide, comme l'araignée qui tisse sa toile, sera effectuée suivant les mêmes dispositions qu'on applique à la réalisation d'une oeuvre véritable, à savoir la patience, la rigueur et l'acharnement. Pourtant ce sont des dispositions inimaginables pour cette jeune fille où tout chez elle semble refléter la simplicité. Elle dissimule tout, fait illusion de sa haine et sous les apparences de la gentillesse elle cache habilement sa pensée diabolique. Tout cela démontre bien l'habilité de Déborah, ce qui s'opérait en elle lorsque elle travaillait une partition ressurgit ici de manière plus radicale, ce qui a changé c'est le but, jadis elle s'exercait à un art aujourd'hui une vengeance. La nécessité de s'appliquer reste la même, Déborah est une jeune fille assidu, qui ne cache pas son envie de réussir et lorsque les illusions tombent elle apparait comme une véritable machine et mettra toutes ses ressources au service d'une autre cause, la sienne, plus terrible, plus machiavelique. Bien sûr tout ceci aura des conséquences graves, c'est un effet domino, et qui pourrait avoir même des conséquences encore plus graves si aucune grâce ne vient adoucir le coeur de ceux qui seront touchés. Mais comment pourrait-on arréter cette désagrégation alors même que Catherine qui tente de se remettre d'un accident ignore même que sa tourneuse de page est son bourreau? Pourtant Catherine se reconstruit, difficilement mais avec acharnement et patiente, ce parallèle avec Déborah démontre bien cette parabole des talents, bien entendu il n'y a pas ici de connotation religieuse mais Catherine va dans le bon sens et s'engage à ne pas gâcher le sien, son talent. Il faut par ce mot comprendre le moyen de servir, d'honorer en quelques actions que se soit son prochain, l'aimer aussi, l'aider, l'assister et être même capable de mourir pour lui. Il n'y a rien ici de bizarre, quand je dis cela je fais référence au Christ, si un talent, un don est en quoi que se soit profitable, ils doit alors être utile au plus grand nombre. Déborah, qui n'en a que faire ne sait mettre à profit le meilleur d'elle même et c'est donc par l'épreuve qu'elle se révèle. Devant sa décéption, au lieu de se venger, elle aurait pu manifester de la miséricorde et aurait consenti à persevérer dans la musique ou de la même manière que le troisième serviteur dans la parabole, continuer humblement d'être sa tourneuse de page. Mais c'est sa mère, la mère de Déborah qui va donner la clé, je connais ma petite fille quand elle a décidé quelque chose elle y arrive! Si la mère représente la volonté de réussir, le père représente l'amour, la discussion autour du repas montre assez clairement les intentions de ce dernier, on joue pour son plaisir et j'aime beaucoup la façon dont tu joues, dit-il. Ce tryptique, ce petit état n'en est pas moins une cellule où l'enfant grandit en amour et se construit socialement, si le réalisateur montre bien les deux forces qui tiraillent Déborah, il va attribuer à la femme une place plus importante et bien plus destructive que l'homme. Le film est essentiellement féminin et si les hommes sont ici en retrait, leur présence permet néamoins de stabiliser l'ordre affectif. En effet, le père, dans chaque cas, est le père nourricier, c'est par son travail que la famille est à l'abri, le premier représente la force physique, le boucher, le deuxième la force morale, l'avocat. Si le réalisateur semble avoir ici faire l'éloge de l'homme, son regard sur la femme rappelle bien celui d'Eve dans le jardin d'Eden, c'est par elle que le scandale arrive. Il faut bien dire que cette histoire de vengeance n'aurait pas eu le même impact si elle avait été entre deux hommes, on sait que trop bien que c'est un usage courant chez lui. C'est donc ici une manière de montrer la disposition d'une âme lorqu'elle est humiliée, de la même manière que Caïen se voit refuser son offrande au profit de son frère Abel, l'âme plonge dans la haine et décide de se faire justice par elle même. Ce comportement axe l'état de l'âme et fini par la fixer dans une habitude mauvaise qui l'entraine au péché. Cette observation pourra rappeler le sermon de Bossuet du mauvais riche, la dangereuse conduite de Déborah est comparitivement la même que le mauvais riche et si Déborah venait à mourir subitement elle serait dans l'incapacité d'echapper à son jugement et celui-ci serait la damnation. Cette situation psychologique pourra par ailleurs rappeler le très bon film de François Ozon, Dans la maison, il y a quelques rapports communs qui pourraient être soulignés et qui résumeraient cette nature du mal qui prend les apparences du bien pour se jouer des hommes.

Antoine Carlier Montanari

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